ÉLISA PETZOLD histoires des cirques d'Europe
De 1880 à 1886, trois charmantes écuyères de haute école se sont, tour à tour, partagé la faveur du public. Individualités transcendantes toutes trois ; égales par le talent, mais très différentes dans sa manifestation ; chacune d'elles ayant sa physionomie distincte, son caractère propre, sa personnalité définie.
La première est cette pauvre Emilie Loisset ; la seconde Anna Fillis.
Enfin, Élisa Petzold disparue de la scène aujourd'hui et dont le succès eut, en 1880, un éclatant retentissement. On pourrait assez justement donner à cette période le nom d'ère des écuyères de haute école. Chacune d'elles, en effet, exprimant un ordre de sensations très différent, a eu ses partisans, ses adversaires, ses fanatiques, ses détracteurs acharnés. IL y eut même un moment où, comme jadis les Montaigus et les Capulets, chaque parti était prêt à en venir aux mains sur la voiepublique pour soutenir la suprématie de son champion.
En un mot, elles ont, pendant plusieurs années, agité le public parisien ; je connais bien peu d'artistes auxquels ce minotaure blasé et indolent, dont l'appétit réclame chaque saison de nouvelles victimes, ait fait un aussi grand honneur.
Il eût peut-être été plus simple de les admirer toutes trois comme elles le méritent. Mais la passion, l'instinct de la lutte, l'esprit de contradiction, les jalousies, les rivalités sont de mauvais conseillers, en semblable occasion ; c'est seulement après la bataille que les personnes et les choses vous apparaissent sous leur véritable jour. Élisa Petzold a été victime de ces collisions; on ne lui a pas rendu justice. Au dire de certains amateurs, « elle montait froid et trop sévère ». J'avoue que je n'ai jamais bien compris la valeur de cette objection ; la seule chose que j'aie reprochée à cette écuyère, c'était de faire trop de concessions au public et de se servir des trucs germaniques, comme de mettre ses chevaux à genoux.
La pratique de cette acrobatie équestre offrait un contraste d'autant plus frappant que Élisa Petzold montait à cheval réellement, et que son talent d'écuyère ne laissait véritablement rien à désirer. Ses chevaux étaient toujours parfaits, obéissaient, on le voyait du reste, à des effets de tact; ils travaillaient avec une si merveilleuse facilité qu'on se demandait pourquoi on ne le ferait pas soi-même.
Vous la rappelez-vous sur Conyy un cheval de petite taille, puissant dans son arrière-main, léger dans son ensemble? Son travail merveilleux était une œuvre de haut goût pour les dilettanti d'équitation.
La charmante artiste était dans sa selle, fine, souple, élégante, le cheval équilibré naturellement. Tout mouvement était obtenu sans effort appréciable chez l'écuyère comme chez l'animal, on ne pouvait se lasser de regarder ses changements de pied de deux en deux temps, qu'il exécutait la tête fixe, le corps immobile, ne s'écartant pas d'un pouce de la ligne droite. Son pas «de basque»final était un chef-d'œuvre ; jamais on ne fut plus gracieux; Cony changeait de pied en place, dans une demi- courbette, avec la régularité et la cadence de l'archet d'un chef d'orchestre.
Petite-fille d'un marchand de savons de Tœplitz, Élisa Petzold, qui est Autrichienne, était destinée au mariage. Gentille et riche, elle devait faire la perle des épouses. Mais la jeune fille, qui avait horreur du milieu imposé et de la carrière normale, ne voulut pas entendre de cette oreille. En somme, comme elle n'était pas encore d'âge à trouver un parti, on attendit patiemment.
Sur ces entrefaites, la famille Petzold vint s'installer à Dresde: le fameux cirque Renz y donnait des représentations. Adeline Loisset, la tante de la pauvre Emilie, se faisait beaucoup applaudir dans cette troupe d'élite; et il se trouva qu'elle était l'amie de la mère d'Élisa. Un soir après dîner, elle emmena la petite avec elle. Ce fut le coup de foudre : « Je serai écuyère. »
Dès lors, on ne pouvait l'arracher du cirque. Elle se pendait aux jupes d' Adeline Loisset; elle se faufilait dans les écuries, dans les loges, on ne pouvait plus l'en sortir.
Vous jugez quel émoi chez les Petzold! Élisa ne s'avisait-elle pas de se promener dans la ville, faisant siffler aux oreilles des amis et connaissances une cravache clandestinement dérobée, cherchant des modes, des allures, des poses où se trahissait l'obsession de sa nouvelle toquade. Ne sachant plus où donner de la tête, M. et M Petzold, réunis en conseil, décidèrent de mettre lajeune Élisa au couvent. Elle y resta un an, la malheureuse, à Erfurt! Bien malheureuse vraiment, si elle n'eût trouvé dans une des sœurs un de ces cœurs extraordinaires, comme il s'en réfugie souvent, des blessés ou des morts, derrière la porte à jamais murée de ces grandes maisons de paix, et sous la pierre bientôt mise de ces sépulcres impatients. La sœur Eugénie, une princesse française, prit en affection la nouvelle recluse. Elle appela les confidences, accueillit les espoirs, essuya les larmes. Elle n'eut pas de dures paroles pour une résolution qu'elle excusait sans l'encourager, et quand Élisa sortit du couvent, elle y laissait comme une partie d'elle-même , la moitié de son âme donnée et l'abandon de toute sa tendresse...
Il n'est entêtement qui ne triomphe à la fin. Devant l'enfant revenue, et revenue avec la même idée fixe,le père Petzold fléchit le premier. Il permit à sa fille de prendre des leçons d'équitation au manège du célèbre professeur Steinbrecht, à Dessau. Après, on verrait. Au bout d'une année, le maître, confus et joyeux à la fois, déclarait qu'il n'avait plus rien à apprendre à l'élève. Ce certificat changea quelque peu les dispositions paternelles.
Des hommes de cheval émérites et des personnalités équestres finirent par ébranler complètement sa résistance et l'on partit pour Halberstadt, à la rencontre du cirque Loisset. Élisa fut engagée. Maigres appointements, comme de juste: elle ne figurait encore que dans des quadrilles. Mais le hasard fit qu'en garnison à Halberstadt se trouvait le comte Schmetow, colonel aux ulhans, homme de cheval remarquable, cavalier aussi hardi, aussi entreprenant et aussi célèbre en Autriche que le célèbre comte Schandor, qui traversait à cheval le Danube sur les glaçons mouvants et qui demeura légendaire. Le comte Schmetow avait, lui aussi de belles prouesses dans ses états de service. Un jour, porteur d'une dépêche à son général, il avait fait franchir à sa vaillante bête, les trente degrés de l'escalier d'honneur, en trois bonds, l'avait arrêté net au milieu de l'antichambre, puis, le télégramme remis, avait disparu par le même chemin comme une éblouissante fantasmagorie.
Ce fut lui qui découvrit Élisa, à moitié perdue dans les exercices d'ensemble. Il connaissait Renz et lui annonça la miraculeuse trouvaille qu'il venait de faire. Au reçu de sa lettre, Renz engageait par dépêche Élisa avec de gros appointements. Le vieux Loisset, qui, sans avoir l'air d'y toucher, s'était parfaitement aperçu du trésor qu'il possédait, faillit en perdre la tête. Promesses, offres splendides, prières, il mit tout en œuvre. Trop tard, hélas! la mèche était éventée il fallut se quitter.
A Vienne, à Berlin, à Pesth, à Breslau, à Hambourg, à Dresde, à Paris, partout où elle a été, elle a remporté des triomphes en prouvant une fois de plus qu'un art, si délaissé qu'il puisse être si défiguré qu'ait pu le faire la fantaisie, trouve toujours un refuge dans une organisation d'élite, où il semble s'inféoder tout entier dans sa plus idéale perfection.
Six ans après sa sortie du couvent, elle revenait avec son cirque à Erfurt. L'éclat de sa réputation, alors à l'apogée, l'avait précédée dans cette ville, où l'on n'avait autrefois entendu que l'éclat de ses plaintes. Tout Erfurt était là ! La première personne quelle reconnut, ce fut son ami et directeur spirituel. Avec ce tact quelle a et dont on ne peut s'imaginer les délicatesses, elle ne fit pas semblant de l'avoir aperçu. Mais lui se démenait comme un vrai possédé, battant des mains s'exclamant en bravos sonores et volontairement isolés. Il fallut bien tourner vers cet adorateur bruyant la reconnaissance d'un salut et d'un sourire. Le bon prêtre rayonnait. Cinq minutes après, il était aux écuries, retrouvait Élisa, et, dans le pêle-mêle charmant des paroles de bienvenue : « Je parie que vous n'êtes pas allée rendre visite à nos mères! Petite ingrate! Parce que vous êtes au cirque? Mais ce n'est pas la peine de leur dire... D'abord, vous dînez avec moi; ma sœur sera si contente de vous embrasser! Et demain au couvent... » Le programme fut exécuté. Il faut avoir entendu comme moi Élisa raconter cette journée. C'est absolument et idéalement joli.
Élisa était une nature d'élite, aussi elle était elle-même, c'est ce qu'elle pouvait faire de mieux.
Parmi les chevaux qu'elle monta à Paris, il en est un, Étoile-du Nord y qui mérite une mention toute spéciale. Plus beau, absolument parlant, que Convy il était moins « comme il faut » en lui-même et dans sa manière de faire. Mais pas un ne faisait des lançades comme lui. Sous sa gracieuse maîtresse, Étoile-du-Nord décomposait ce mouvement désordonné et violent avec une telle précision que l'on pouvait compter les trois temps.
Son troisième cheval. Lord Byron, qui lui avait été donné par l'impératrice d'Autriche, était le plus admirable hunier qu'ait jamais pu souhaiter le plus hardi chasseur de renards pour le porter à travers pays. Un jour, après avoir brillamment répété son travail, il s'est affaissé tout à coup, comme foudroyé. Lord Byron était l'orgueil et le préféré d'Élisa : c'était un tableau charmant de la voir, avec lui, s'envoler gracieusement par-dessus les obstacles.
Au dedans comme au dehors, Élisa Petzold montait le premier cheval venu. Autant dans le manège elle était savante et harmonieuse, autant au bois ou dans la campagne elle était aisée et entreprenante, comme la sports- woman la plus intrépide du Royaume-Uni.
La disparition de Élisa, qui est mariée aujourd'hui au conte de la Blachère, et qui a renoncé complètement au cheval, a été un véritable deuil pour tous les amateurs de belle et bonne équitation, car jamais homme accessible à ces deux grandes séductions, la femme et le cheval, n'a eu sous les yeux un plus adorable spectacle.
Elisa Petzold montait en amazone en utilisant un surfaix à fourches, qui donnait l'ilusion d'une équitation sans selle.

